Depuis que l’homme a pris conscience de sa finitude il est hanté par la question de l’incertitude.
La peur de l’incertitude
Dans l’antiquité, certainement déjà dans le paléolithique, l’homme a voulu savoir de quoi demain serait fait. Cette peur de l’incertitude a donné lieu à des récits rassurants. Pour les Grecs, la pythie rendait l’oracle au temple d’Apollon à Delphes, les religions sont venues remplacer la dimension polythéiste de la mythologie par le récit d’un dieu unique, dont la parole a été portée par plusieurs prophètes. René Descartes en réaction au procès de Galilée et en appui sur les thèses d’héliocentrisme va proposer la vérité par la raison entendons par la science. « L’homme peut s’appuyer sur la raison seule, et n’a pas besoin des « lumières de la foi » pour accéder à la connaissance » (Les Principes de la philosophie)
Notre monde moderne vit encore sur cette croyance en la science comme démarche capable de prévoir le futur. Le réveil est douloureux de considérer que non, la science ne nous permet pas de prédire le futur. La science permet plus modestement d’expliquer le passé et dans le meilleur des cas expliquer le présent. La preuve en est que les scientifiques ne savent pas encore déterminer avec certitude l’origine du corona virus. Cependant sous la pression des citoyens et des médias, les scientifiques extrapolent l’observation du passé, émettent des hypothèses sur les constats du présent et avancent la description du futur.
Ainsi, notre monde ne connait qu’un seul temps de conjugaison, le futur. Nous nous projetons sans cesse vers ce futur auquel on aspire. Qui peut nous assurer qu’il sait ce qui va se passer ? A qui peut-on véritablement faire confiance pour nous sauver face à l’incertitude ? Nous avons eu la réponse, jusqu’à présent, c’est l’expert et pour renforcer sa prédiction c’est le groupe d’experts qui va nous dire ce qui va se passer. Dès lors que l’on considère que la science est seule capable de prédire le futur, l’expert devient le nouveau chamane, le nouveau prêtre, le nouvel imam, le nouveau marabout ou le nouveau sorcier.
Aujourd’hui, ce sont les experts de la santé qui sont mobilisés pour nous dire ce qui va se passer comment va évoluer cette pandémie, qui sera atteint et quand nous aurons enfin vaincu cette nouvelle maladie, mais la réalité c’est que la science est incapable de nous dire ce qui va se passer. La science va désormais se conjuguer au présent en répondant au plus tôt au problème posé. Pourtant, les décideurs, au premier rang les politiques, en appellent à ces comités d’experts qui ne sont même pas d’accord entre eux !
Les limites de la connaissance scientifique
Je pensais que l’expérience du recours aux experts en économie en 2008 nous avait convaincus que les grands économistes ne savent rien et qu’ils ne font que donner à leur propre posture un habillage pseudo scientifique. Ainsi les économistes dominants étant issus de l’école libérale démontrent à travers des théories contestables, comme celle des choix rationnels ce qu’il faut faire. La théorie des choix rationnels repose sur l’hypothèse que l’homme est cupide et que donc tous ces choix vont être faits pour essayer de maximiser son utilité personnelle ou pour le dire plus simplement pour gagner toujours plus. Ce n’est pas de l’économie c’est de la sociologie, voire de la psychologie, car si l’homme n’est pas cupide alors toutes les théories élaborées s’effondrent.
Je veux éviter toute interprétation de ces propos qui seraient analysés comme une remise en cause de la recherche et de ceux qui en font profession. J’ai été moi-même enseignent chercheur et je ne renie en aucune manière la capacité des scientifiques à démontrer les phénomènes, à décrire les processus, à échanger avec les pairs pour valider les résultats d’analyses.
Ce que je veux essayer de montrer c’est que l’on attend des scientifiques des prédictions ou des projections qu’ils n’ont pas les moyens de faire. Et malgré tous les datas il y aura toujours un phénomène imprévisible qui viendra remettre en cause l’édifice scientifique patiemment élaboré avec toute la rigueur possible. Comme l’a écrit Nassim Nicholas Taleb (le cygne noir) personne ne sait comment et pourquoi il peut y avoir un cygne noir dans une portée de cygnes blancs, c’est imprévisible.
Les scientifiques ne peuvent donc proposer que des hypothèses et ce quel que soit le domaine étudié. Le réchauffement climatique a été étudié et ses conséquences toutes choses égales par ailleurs peuvent être estimées. Cependant aucun scientifique ne peut nous dire si demain un phénomène inconnu vient modifier les équilibres de notre galaxie, il remettra en cause toutes les hypothèses élaborées par les scientifiques.
Le problème c’est que nous ne voyons pas poindre aujourd’hui un concept susceptible de remplacer la science comme refuge face à l’incertitude.
Le risque c’est naturellement de retomber dans l’obscurantisme et déjà la multiplication du nombre de voyants, d’astrologues, numérologues et autres sorciers improbables renaissent sur les cendres de la science impuissante. Parallèlement les intégrismes religieux se renforcent à l’aune des peurs face à l’incertitude. Et naturellement les analyses scientifiques, qui éclairent les raisons d’une situation sont de plus en plus contestées dans une confusion entre le diagnostic et la prospective. Peut-être que cette crise va nous apprendre à bien différencier science, scientisme et technique. Oui les progrès technologiques vont continuer, l’intelligence artificielle va encore évoluer mais les fondamentaux scientifiques seront toujours en interrogation. Cela vaut aussi bien pour l’avenir de la planète au regard des effets de l’activité humaine, que pour l’évolution des systèmes politiques.
Naturellement nos chercheurs ont trouvé un vaccin contre ce virus, il n’y avait pas de doute sur cette question, mais ils ne pourront pas prévoir que demain une autre catastrophe émergera. Nous avons conscience que le réchauffement climatique peut provoquer des catastrophes inimaginables, mais les experts, les scientifiques ne savent pas dire de quelle ampleur peuvent être ces catastrophes et quand elles pourraient se produire laissant la place à la négation et au scepticisme.
Compte tenu de cette incertitude, nous avons besoin d’un nouveau récit. Après les récits de la mythologie, après la bible chrétienne ou hébraïque et le Coran après les récits des philosophes des lumières et la communication scientifique, il faut un récit pour l’ère post moderne et la crise du corona virus est une occasion de bâtir une résilience de la société sur de nouveaux fondements. Les politiques ne pourront plus se cacher derrière les recommandations d’experts qui bientôt n’auront plus la crédibilité sur leur capacité à prévoir le futur, ce que les plus sérieux ne prétendent pas par ailleurs. La confiance dans la capacité des médecins à soigner à prendre en charge sera intacte si non encore plus forte, mais la population ne leur demandera pas de s’engager sur des prévisions à moyen terme.
Il appartient donc aux décideurs de prendre leurs responsabilités et d’accepter de décider sans tout savoir, sans avoir validé toutes les hypothèses.
L’acceptation du risque et l’adaptation
L’enjeu est donc celui de l’acceptation du risque. Rappelons-nous que tous les progrès de l’humanité ont été réalisés par des femmes et des hommes qui ont accepté de prendre des risques. Louis Pasteur le premier, qui sans avoir expérimenté son vaccin, l’a tout de même fait administrer à Joseph Meister avec les conséquences que l’on mesure aujourd’hui. L’histoire des pandémies est caractérisée par des prises de risque ou des postures contraires aux seules connaissances valides celles des sociétés savantes de chaque période.
Prétendre que l’on ne sait pas est contraire à la pratique politique actuelle Je ne reprocherai pas au gouvernement de se tromper, mais j’ai plus de mal à admettre qu’il ne dise pas aux citoyens que les mesures prises ne garantissent rien et qu’il n’ait pas le courage de dire aux experts : on vous a entendus, mais maintenant nous décidons autrement.
La crise que nous traversons impacte au moins trois grandes questions. La question sanitaire bien sûr, mais aussi la question économique et naturellement la question sociale et même sociétale. Les experts chacun dans leur domaine ont un regard exclusif de cette crise, la communauté médicale regarde cette crise à travers le seul prisme sanitaire en proposant des solutions qui peuvent avoir des effets collatéraux sur la question économique ou la question sociale qui pourraient s’avérer pires que l’impact sanitaire lui-même. Les économistes quant à eux n’examinent que les conséquences économiques mesurées en perte de PIB ou en niveau d’endettement, les sociologues et autres spécialistes des questions sociales s’attachent à mesurer l’impact de la crise sur le niveau de pauvreté et l’abandon d’une partie de la population.
Ce qui est attendu du décideur politique c’est qu’il propose des mesures équilibrées entre ces différents domaines. Cet équilibre ne peut pas être le fruit d’un travail scientifique puisque par définition chaque expert ne regarde que les impacts dans son domaine. C’est donc sur ses convictions, sur son référentiel de valeurs que le décideur politique doit se prononcer.
A cet égard la question de la réouverture des écoles lors de la première pandémie est édifiante. Le conseil scientifique préconisait de ne pas rouvrir les écoles, suivi en cela par une frange de la population ce qui conduit le gouvernement à décider que le retour à l’école se ferait sur la base du volontariat en totale contradiction avec le principe de l’école obligatoire.
Bien sûr au-delà des positions des enseignants et de l’éducation nationale dans son ensemble, les maires ont été directement concernés par cette décision et, à leur tour, ils ont dû décider en prenant en compte les problématiques économiques et sociales en complément de la question sanitaire. On constate alors qu’une sorte de démocrate coopérative mettant en scène les enseignants, la hiérarchie de l’éducation nationale, les cadres et agents territoriaux et les parents d’élèves s’est naturellement imposée pour permettre au maire de décider à l’aune des différentes positions et en fonction de ses propres convictions.
Dans un contexte de crise, les experts de la santé ne sont pas appelés pour la construction de la décision, mais ils sont naturellement sollicités pour définir des prescriptions qui concernent la mise en œuvre et non la décision d’ouvrir ou de ne pas ouvrir.
Dans la mesure où la complexité et l’incertitude dominent notre société, la prévision si longtemps posée comme l’alpha et l’oméga de la décision devient caduque. Il est plus important de s’adapter aux évènements que de penser que l’on va anticiper pour y faire face. Si l’on veut poursuivre la démarche assise sur la prévision et l’anticipation nous allons vers une société paralysée. En effet compte tenu de l’incertitude qui pèse sur la prévision, la démarche va consister à ne laisser aucun risque subsister.
Ce sont bien ces alternatives qui se sont posées au gouvernement qui peut se réfugier derrière la parole des médecins, et en se référant à la position majoritaire défendue par les médias eux-mêmes sous influence des experts d’une part, des célébrités d’autre part. On a ainsi assisté à cette pantalonnade incroyable de la parole de personnalités de la chanson, du sport, du théâtre du cinéma ou de la littérature et de politiques retraités qui n’ont plus rien à dire, pour nous donner un diagnostic valide de la situation. Il fallait toutefois avoir le courage de dire “oui nous prenons un risque collectif et nous laissons ensuite chacun se déterminer par rapport à la prise de risque individuel.”
La principale conséquence que l’on peut tirer de cette période c’est que les canons de la recherche qui s’attachent à prédire l’avenir avec certitude doivent être revus. Ainsi, par exemple, les modalités et les règles des autorisations de mise à la vente d’un nouveau vaccin ou d’un nouveau traitement sur le marché méritent d’être adaptées aux capacités de recherche des laboratoires et des centres universitaires.
Les bases de la vérité scientifique reposent sur le consensus. C’est une poignée de savants qui disent ce que doit être la vérité scientifique. De ce point de vue rien n’a changé et nous sommes encore dans un archaïsme volontairement entretenu par ceux qui en sont les principaux bénéficiaires, les experts cooptés pour faire partie de ces cénacles prestigieux soutenus par les lobbyistes. Cela vaut bien sûr pour le problème sanitaire, mais cela vaut aussi pour l’économie et bien sûr pour la question environnementale.